La franchise est souvent pensée “en ouverture” : recrutement, implantation, financement de l’installation, montée en puissance, animation.
Mais la maturité d’un réseau se joue aussi sur un autre terrain : la capacité à organiser la sortie (et donc la reprise en franchise).
Parce qu’un réseau qui grandit finit toujours par rencontrer le même mur : des franchisés qui veulent (ou doivent) céder.
- départ à la retraite,
- changement de vie,
- multi-franchisés qui arbitrent,
- fatigue opérationnelle,
- opportunité immobilière,
- ou simple logique patrimoniale : “je sécurise ce que j’ai construit”.
Et là, deux scénarios existent :
- La cession se fait bien, vite, au bon prix, avec un repreneur solide et financé, et le point de vente continue à performer.
- La cession s’enlise : baisse de motivation, dégradation des KPI, tensions avec le bailleur, difficultés de financement, puis revente “par défaut” (ou fermeture).
Or, en France, le sujet devient massif : Bpifrance Le Lab estime qu’environ 370 000 entreprises (TPE-PME-ETI) pourraient être transmises dans les cinq prochaines années, soit un potentiel d’environ 74 000 transmissions par an… alors qu’en 2024, seules 26 000 entreprises d’au moins 1 salarié ont été transmises.
En clair : il y a un écart structurel entre le volume d’entreprises “à transmettre” et le volume d’entreprises “effectivement transmises”. Et quand une entreprise ne se transmet pas, elle se fragilise, puis disparaît.
Dans un réseau de franchise, cet écart se traduit concrètement par :
- des points de vente qui “s’éteignent” faute de repreneur finançable,
- des territoires perdus,
- un chiffre d’affaires réseau qui stagne,
- et une marque qui s’abîme localement.
Ce que vous allez trouver dans cet article : comment se finance réellement la reprise d’un point de vente franchisé, et surtout comment un franchiseur doit préparer son réseau pour absorber la vague de transmissions à venir (sans subir).
Pourquoi la reprise devient un sujet stratégique pour les franchiseurs
La franchise est un poids économique… donc mécaniquement un stock de points à céder
La franchise en France, c’est un écosystème mature : 2 089 réseaux, 90 588 points de vente franchisés, 88,64 Md€ de chiffre d’affaires et 962 724 emplois directs et indirects (données 2024).
Quand un système pèse aussi lourd, il a une conséquence mécanique : il y a un “stock” de points de vente qui, chaque année, entre en phase de transmission.
La question n’est donc pas “est-ce que ça va arriver ?”
La question est : qui l’a anticipé… et qui va le subir ?
Une transmission non préparée coûte cher (même quand elle aboutit)
Dans un point de vente franchisé, une cession mal préparée n’est pas neutre :
- baisse de performance dans les 6 à 18 mois avant la cession (motivation, investissement, équipes),
- dégradation de l’expérience client,
- fragilisation des relations locales (bailleur, fournisseurs, banques),
- reprise plus difficile à financer (KPI dégradés = risque perçu plus élevé),
- perte de valeur (et parfois rupture pure et simple).
Le franchiseur paie indirectement :
- en image,
- en temps (juridique, opérationnel, animation),
- en retards de développement,
- parfois en contentieux.
Le vrai risque n’est pas la cession… c’est l’absence de repreneur finançable
Le point dur, ce n’est pas “trouver quelqu’un intéressé”.
C’est trouver un repreneur :
- validé par l’enseigne,
- capable d’exploiter,
- et surtout finançable au regard des standards bancaires.
C’est ici que le franchiseur a un rôle clé : structurer un cadre, des outils, un process, et une “machine” à transformer des candidats en repreneurs solvables.
Reprise vs création : ce que la banque ne regarde pas de la même façon
On entend souvent : “une reprise, c’est plus simple qu’une création”.
Parfois oui, mais pas pour les raisons qu’on croit.
Ce qui rassure la banque en reprise
Une reprise offre des éléments tangibles :
- historique de chiffre d’affaires,
- marges observées,
- charges réelles,
- saisonnalité,
- niveau de BFR réel,
- équipe en place,
- emplacement déjà validé par le marché.
Sur le papier, c’est un confort.
Ce qui inquiète la banque en reprise (et bloque des dossiers)
La banque sait aussi qu’une reprise peut masquer des bombes :
- un bail fragile (durée résiduelle courte, clause de déspécialisation, loyer trop haut),
- un point de vente “tenu” par le cédant (clientèle personnelle, savoir-faire non transmissible),
- un équipement en fin de vie,
- un stock mal valorisé,
- des impayés,
- un EBITDA “gonflé” par l’absence de rémunération réelle du dirigeant,
- ou une dépendance à un gros client / un gros partenaire.
En reprise, la banque finance un risque de continuité.
Elle veut prouver que l’activité fonctionne sans le cédant, et qu’elle fonctionnera avec le repreneur, qui n’a pas encore fait ses preuves.
La franchise ajoute une couche spécifique : l’agrément et le contrat
En reprise franchisée, il y a un élément non négociable : le franchiseur choisit.
Et c’est normal : il engage sa marque.
Mais attention : si le process d’agrément est long, flou, ou incohérent, vous créez :
- de l’incertitude côté repreneur,
- de l’incertitude côté banque,
- et donc de la friction sur le financement.
Un bon système de reprise, c’est un système où l’agrément, la finance et le juridique avancent ensemble.

Ce qu’on rachète réellement dans un point de vente franchisé
Avant de parler financement, on doit clarifier une chose : qu’est-ce que le repreneur achète ?
Fonds de commerce, titres, ou actifs : 3 logiques, 3 financements
- Rachat de fonds de commerce
- achat de la clientèle, du droit au bail (selon montage), du matériel, parfois du stock
- financement “classique” : prêt pro + apport
- Rachat de titres (cession de parts / actions)
- le repreneur achète une société, donc aussi son passif potentiel
- exige une due diligence plus poussée
- parfois financé différemment (holding de reprise, crédit in fine partiel, etc.)
- Rachat d’actifs isolés
- matériel, véhicules, stock, droit au bail, etc.
- permet parfois d’optimiser la structure de financement (leasing, crédit-bail…)
Le point clé : la valeur doit être finançable, pas “souhaitable”
Beaucoup de cessions échouent pour une raison simple :
le prix est pensé pour le cédant, pas pour le financeur.
La banque finance une capacité de remboursement.
Donc la vraie question est :
“Avec ce niveau de marge et ce niveau de BFR, quel prix est finançable sans asphyxier l’exploitation ?”
C’est là que le franchiseur a intérêt à cadrer : une cession réussie protège le réseau ; une cession surpayée crée un repreneur fragile… donc un futur problème réseau.
Les postes à financer dans une reprise (et ceux que l’on oublie)
Un financement de reprise ne se limite pas à “acheter le fonds”.
1) Le prix de cession (fonds ou titres)
C’est la partie visible.
Mais ce n’est jamais la seule.
2) Les frais de reprise
- honoraires juridiques (cession, bail, franchise),
- comptable / audit,
- frais de garantie,
- droits d’enregistrement (selon structure),
- frais bancaires.
3) Le BFR de reprise (souvent sous-estimé)
En reprise, le BFR peut être plus tendu qu’en création :
- reprise d’un stock,
- reconstitution de stock après inventaire,
- décalage de TVA,
- délais fournisseurs à renégocier,
- besoin de trésorerie pour absorber la transition.
Un repreneur qui n’a “que” son prêt de rachat, sans coussin de trésorerie, est un repreneur qui subit.
4) Les CAPEX post-reprise (mise aux normes, refresh, travaux, matériel)
Très souvent, le franchiseur impose (à juste titre) :
- mise à jour concept,
- digitalisation,
- conformité,
- signalétique,
- parfois refonte partielle.
Si ce CAPEX n’est pas anticipé dès le plan de financement, la reprise démarre déjà en retard.
Comment se finance une reprise en franchise : les leviers concrets
Le prêt bancaire “socle” (classique, mais exigeant)
La banque finance généralement :
- le fonds / titres,
- une partie des frais,
- éventuellement une enveloppe de trésorerie si le dossier est solide.
Ce qui conditionne l’accord :
- apport,
- qualité du repreneur,
- solidité du point de vente (KPI),
- qualité du dossier,
- cohérence prix / capacité de remboursement.
Le crédit-vendeur : un levier sous-utilisé (et très puissant)
Le crédit-vendeur consiste à laisser une partie du prix payable dans le temps.
Intérêt :
- réduit le besoin bancaire,
- améliore la finançabilité,
- aligne cédant et repreneur sur une transition propre.
Pour un réseau, c’est souvent un excellent outil :
il évite de “forcer” un prix trop haut via la banque, et sécurise le passage de relais.
Le leasing / crédit-bail pour sortir le matériel du prêt bancaire
Quand une reprise inclut :
- équipements,
- véhicules,
- informatique,
- matériel de production,
une partie peut être financée en leasing.
Effet :
- baisse du besoin de prêt amortissable classique,
- meilleure gestion du cash,
- parfois meilleure acceptabilité bancaire (moins de risque long terme).
Les dispositifs de garantie (dont Bpifrance) : utiles mais pas magiques
Les mécanismes de garantie peuvent :
- sécuriser la banque,
- compléter un dossier,
- faciliter l’accord.
Mais ils ne remplacent jamais :
- la rentabilité,
- la cohérence du prix,
- et la structuration du BFR.
Le financement de trésorerie (souvent la différence entre “survivre” et “performer”)
Une reprise bien financée, c’est aussi :
- un découvert calibré,
- un différé d’amortissement (quand c’est possible),
- une enveloppe de trésorerie pour absorber les premiers mois,
- et un pilotage serré (cash, BFR, stocks).
C’est particulièrement vrai en franchise, où le repreneur doit en même temps :
- reprendre l’exploitation,
- intégrer le savoir-faire,
- gérer l’équipe,
- mettre à niveau le concept,
- et rassurer tout l’écosystème.

Le rôle du franchiseur : passer d’une cession “subie” à un process réseau
C’est ici que beaucoup de réseaux se trompent.
Ils pensent que la cession est “l’affaire du franchisé”.
En réalité, la cession est un sujet réseau, parce qu’elle touche :
- la continuité territoriale,
- la marque,
- le chiffre d’affaires,
- la qualité d’exécution,
- et la dynamique de recrutement.
Un réseau mature doit avoir une “politique de reprise” (même simple)
Elle doit répondre clairement à :
- quand un franchisé peut céder,
- dans quel cadre,
- comment se fait l’agrément,
- quels documents sont attendus,
- quels KPI sont partagés,
- quel accompagnement est proposé.
Sans cela, chaque cession devient un cas particulier… donc un risque.
La vraie valeur ajoutée : rendre les points “cessibles”
On parle souvent de “développer” un point de vente.
Un réseau mature parle aussi de : rendre un point cessible.
Cessible = transmissible + finançable.
Concrètement :
- comptabilité propre,
- KPI mensuels suivis,
- process documentés,
- dépendance au dirigeant réduite,
- RH stabilisée,
- conformité concept,
- bail sécurisé.
Le franchiseur a un rôle d’animation et de standardisation : ce travail-là est cohérent avec sa mission.
Créer un “parcours repreneur” est un accélérateur de croissance
Un bon parcours repreneur, c’est :
- une porte d’entrée dédiée (candidats reprise),
- une qualification (profil, apport, zone),
- une validation enseigne structurée,
- un kit finance (dossier type, attentes, pièces),
- une synchronisation juridique (bail, franchise, cession),
- et une date cible claire.
Résultat : les cessions deviennent plus rapides, plus propres, plus finançables.
Ce que disent les chiffres : la vague arrive, et elle est déjà sous-financée
Les chiffres Bpifrance Le Lab sont clairs :
- Potentiel de ~370 000 entreprises à transmettre dans les cinq prochaines années (TPE-PME-ETI).
- Cela représente ~74 000 transmissions par an “potentielles”.
- Or, en 2024, seules 26 000 entreprises d’au moins 1 salarié ont été transmises. (lelab.bpifrance.fr)
Donc :
- il y a un besoin massif de structuration,
- un sujet de repreneurs,
- et un sujet de dossiers finançables.
Dans un réseau de franchise, cela se traduit par un enjeu concret :
si vous n’organisez pas la reprise, vous allez perdre des unités, même si votre concept est bon.
Les 7 piliers d’un dispositif franchiseur “reprise & financement” (à mettre en place maintenant)
1) Cartographier les franchisés “cédants potentiels” à 12/24/36 mois
Pas pour contrôler, mais pour anticiper.
Objectif : avoir une vision réseau des points qui risquent d’entrer en cession, et construire un pipeline.
2) Définir un process de cession standard (et l’assumer)
- étapes,
- délais,
- rôles,
- documents,
- critères d’agrément,
- articulation avec le bail et le contrat de franchise.
3) Mettre en place un “data pack” de point de vente
Un point de vente cessible doit pouvoir produire :
- CA, marge, EBE/EBITDA retraité,
- BFR et saisonnalité,
- masse salariale, turnover,
- panier moyen / trafic (selon activité),
- investissements à prévoir,
- état du bail (durée, loyer, clauses).
Sans cela, le repreneur improvise, et la banque refuse.
4) Cadre de valorisation : éviter les prix “hors-sol”
Le franchiseur n’est pas le vendeur, mais il peut cadrer une méthode :
- cohérence avec les performances,
- cohérence avec la capacité d’endettement,
- cohérence avec le besoin de trésorerie post-reprise.
Un réseau qui laisse des prix déconnectés crée des repreneurs fragiles.
5) Parcours de financement : kit repreneur + partenaires + timing
Un bon dispositif, c’est :
- un dossier de financement type,
- une check-list bancaire claire,
- une stratégie de montage (prêt, leasing, crédit-vendeur, trésorerie),
- et un calendrier réaliste.
6) Accompagnement du cédant : préparer la sortie sans dégrader le point
Le risque majeur est la phase pré-cession.
Il faut :
- maintenir l’investissement minimum,
- garder les standards,
- sécuriser RH,
- stabiliser le cash.
Un cédant accompagné cède mieux. Et un point de vente qui reste performant se finance mieux.
7) Onboarding repreneur : sécuriser les 100 premiers jours
Le financement n’est que le départ.
Les 100 premiers jours doivent être encadrés :
- passation,
- formation,
- pilotage du cash,
- mise à niveau concept,
- suivi KPI.
C’est ici que beaucoup de reprises “réussies” sur le papier se plantent dans les faits.
Ce que le franchiseur y gagne (au-delà du “service aux franchisés”)
Mettre en place un dispositif reprise / financement, ce n’est pas un luxe.
C’est un levier direct de performance réseau :
- continuité territoriale (pas de trou dans la carte),
- valeur patrimoniale du réseau (un réseau cessible se valorise mieux),
- attractivité candidat (reprendre un point finançable = barrière d’entrée plus basse),
- réduction des unités en difficulté (moins de reprises sous-financées),
- stabilité du chiffre d’affaires (moins de phases creuses),
- image marque (moins de points “qui s’abîment”).
En réalité, un réseau qui sait organiser la reprise est souvent un réseau qui sait mieux :
- recruter,
- financer,
- sécuriser,
- et durer.
Conclusion
La reprise en franchise n’est pas un sujet marginal.
C’est un sujet structurel, et il devient urgent.
Les chiffres montrent une vague de transmissions qui arrive, avec un écart important entre le “potentiel” et le “réalisé”.
Dans un réseau, cet écart ne se traduit pas par un débat : il se traduit par des points de vente perdus… ou consolidés.
La différence se fera sur une capacité très concrète :
transformer des cessions en reprises finançables, rapides et sécurisées.
Et ça, ce n’est pas une affaire de chance.
C’est une affaire de méthode, de process, et de préparation réseau.